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Le temps de l’homme fini commence

mardi 17 octobre 2000,

Internet est-il une nouvelle Agora où chacun peut pratiquer des échanges mutuellement enrichissants ? Ou plutôt un vaste formulaire prêt-à-l’emploi où l’on est prié de mettre une croix dans la bonne case s’il-vous-plaît, la prison dorée de nos rêves ?

S’il y a une chose qui me fascine sur Internet, c’est bien les annuaires. Basés sur le principe de classement arborescent des documentalistes, ils permettent de trouver en quelques instants des informations sur tous types de sujets.

Supposons par exemple que j’aime Bach, l’impressionnisme, le patin à glace et les filles brunes (ceci est un exemple pris uniquement pour les besoins de la démonstration, je déteste les tableaux impressionnistes représentant des brunes patinant sur une suite de Bach). En quelques clics sur Yahoo, je suis submergé d’informations sur ces sujets :
- > Art et culture > Musique > Genres > Baroque > Compositeurs > Bach
- > Sports et loisirs > Sports > Sports de glace > Patinage
- > Art et culture > Histoire de l’art > Périodes et mouvements > Impressionnisme
- >Commerce et économie > Sociétés > Sexe > Brunes

(la raison pour laquelle les filles brunes se trouvent classées sous la rubrique Commerce et économie de Yahoo n’a pas fini de me laisser songeur).

Mais un vertige existentiel me saisit soudain : qui suis-je ? Qu’est-ce qui me distingue des autres ? Qu’est-ce qui me différencie des gens de type >Art et culture > Musique > Genres > Baroque > Compositeurs > Bach ou de ceux du type >Sports et loisirs > Sports > Sports de glace > Patinage ? Est-ce seulement le fait que je fasse partie de toutes ces catégories à la fois ? Dois-je ma qualité d’individu à la théorie des ensembles ?

Cette logique combinatoire est d’ailleurs celle qui est à l’œuvre dans la génétique. Horreur : génétique et informatique s’allient aux mathématiques pour me réduire à l’étique ! Prédécoupé selon les pointillés de mes goûts et de mes dégoûts, je me sens comme ces affiches de boucherie où un bœuf n’est plus que la somme des parties qui peuvent finir dans notre assiette.

Quoi, nulle terra incognita sur ce continent (moi) que je m’aperçois n’être qu’une vulgaire carte Michelin quadrillée par les départementales ? Et que vais-je faire lorsque je rencontrerai les individus qui appartiennent aux mêmes catégories que mézigue : qu’aurons-nous à nous dire sur les groupes de discussion rec.musique.classique ou rec.sport.patin.glace ? Quelle part de mystère vais-je trouver chez les brunes qui aiment l’impressionnisme ? D’autre part, comment vais-je découvrir de nouveaux centres d’intérêt si je dois connaître à l’avance ce que je cherche ? Essayez-donc de rechercher sur le Net des informations sur un auteur dont vous avez oublié le nom ! Ou sur un que vous ne connaissez pas...

Internet n’est plus alors qu’un miroir où, nouveaux Narcisse, nous nous perdons à la recherche d’un autre et ne rencontrons que d’autres versions de nous-mêmes : des gens qui ont les mêmes goûts, les mêmes opinions, les mêmes pensées.

Cette nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, qui recensera bientôt tout le savoir humain, donne plus que jamais l’illusion que la cartographie de l’homme est achevée. Partant, tout destin individuel a déjà été vécu. Tout désir répertorié. Toute déviance canalisée. Toute révolte étouffée. On peut donc adhérer sans crainte aux thèses de Fukuyama sur la « fin de l’histoire », car le destin individuel est par avance réalisé. Sans parler du destin collectif. Fin de l’histoire, car fin de l’homme. Peut-on alors parler d’Internet comme d’une terre de liberté ?

Plus concrètement, tout échange via Internet me semble par avance limité. Si je milite pour la protection des goélands, je ne m’adresse qu’à des écologistes convaincus. Loin d’être une nouvelle Agora, Internet est un lieu où l’on prêche avant tout aux convertis (si ce n’est dans le désert...)

Tel qu’il est utilisé actuellement, Internet poursuit la morcellisation (balkanisation ?) de la société et des individus initiée par les sociologues-gourous travaillant main dans la main avec les publicitaires. La communauté est la version hi-tech des tribus. Ce découpage plus psychologique que social (ne me parlez surtout pas de classes !) ne sert peut-être au fond qu’à une chose : diviser pour mieux régner.

Pour échapper à cet engrenage, je vous propose donc l’exercice suivant : parcourez de long en large un annuaire (DMOZ, par exemple) et notez sur un papier toutes les rubriques qui vous correspondent. Ensuite, recherchez au fond de vous-même ce qui ne figure pas sur la liste que vous avez établie. Quand vous avez trouvé, arrêtez-vous : c’est vous.

P.-S.

Toutes mes excuses auprès des ayants droits des œuvres de Paul Valéry dont le titre de cet article paraphrase un extrait.

Vos commentaires

  • Le 8 novembre 2002 à 15:04, par francoi

    peut faire mieux le dessin manque de couleur

    • Le 20 janvier 2004 à 17:55, par didine

      salut cha va tt le monde ????
      moi je trouve qui faut po faire mieux car y a pas mieux !!!

      l impressionnisme c comme ce des fois y a bcp de color des fois y en a peu...
      c tres bien comme cha !
      c magnifique.

      zoussssssssssss a tt mes amis

      didine the best !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  • Le 10 janvier 2003 à 14:06, par Romain

    Les découpages thématiques dont vous parler, sont tout à fait inhumain ; l’ homme n’est pas qu’une structure prédécoupé près à être assemblée. Il suffit de regarder ses propres contradictions : il PEUT être juste, être réfichi, être con... C’est probablement sa potentialité, en non son état, qui font que l’homme est ce qu’il est et qu’on ne sait pratiquement rien de ce qu’il est. Ceci peut amener un vrai problème d’identité ; mais, en analysant une structure "commerciale"(bien souvent), comme Yahoo, il faut aussi comprendre ses motivations. En commerce, on s’en fout de la philosophie (sauf pour vendre des livres) et L’UNITE HUMAINE n’est que physique ; cela simplifie bien (et radicalement) le probleme. Cette structure ne cherchait l’ équité ou la perfection mais plustôt l’efficacité. Ainsi, elle répond au plus grand nombre.

    Merci Rezk pour ton message ! Bonne continuation !

    • Le 10 janvier 2003 à 15:48, par tristelle

      nous les raeliens, nous pensons que l’homme peut etre livré en kit

  • Le 11 octobre 2004 à 09:44, par REZK

    "Le commencement est une fin qui commence lorsque la fin se termine"
    M.REZK

  • Le 8 décembre 2005 à 01:07, par Klara

    Un vrai plaisir jubilatoire -narcissique ?- en lisant ton texte, trouvé par hasard en cherchant "vertige existentiel"...Rien de neurasthénique, je fais des recherches pour réaliser un documentaire sur le Vertige au sens large !

    Merci !

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