Chers tous, j’aurais voulu vous parler de tous les autres titres qui font l’honneur et l’avancée intellectuelle considérable de notre pays, la gloire de notre profession, de notre corporation plutôt. On a l’esprit de corps dans la profession, comme les flics et les enseignants, on couvre tout, quoi qu’il arrive.
Dans la presse, ceux qui sont dehors veulent rentrer, ceux qui sont dedans veulent rester, parce que les pseudos ça sert pas qu’à protéger les vengeurs masqués. Au quotidien, ça permet de piger à droite, à gauche, de rentabiliser son carnet d’adresses et de multiplier les renvois d’ascenseur. Il y en a, comme ils s’emmerdent dans leur journal où le chef, il fait son chef, et bien ils multiplient les à côtés plus ou moins réguliers et lucratifs : voyages, critiques culinaires ou littéraires, etc... Mais bon, d’habitude, on ne dit du mal qu’entre amis très, très sûrs dans des dîners sympas, et dès le lendemain matin le tout Paris des médias est au courant des confidences de la veille. Mais bon c’est presque fait pour, alors...
À VSD, Ça m’intéresse, Geo, Marianne, Les Échos, Le Point, Le Figaro, Politis, Femme Actuelle, Notre temps, Jeune Afrique économie, Capital, Marie-Claire, etc..., ça vaut pas mieux qu’ailleurs. La morale des services photo c’est : plus y en a pour les « étrangers », moins y en a pour les potes. Ca vous rappelle rien, ce genre de philosophie ? Moi si, et vécu au quotidien ça fait un peu peur.
Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi il y avait autant d’agences photo, et bien je vais vous le dire : parce que les photographes ça les gave, les services photo où ils ne sont au courant de rien, même pas de ce que leur journal publie. Bien sûr, il y a des exceptions, il y a Sophie qui me téléphone de temps en temps quand son mari part en voyage, et c’est toujours formidable. Il y a Thierry qui me fait confiance et qui est devenu un copain. Et quelques autres encore mais bon, plus un journal est riche plus c’est difficile d’y publier. Plus un journal est pauvre plus c’est difficile aussi d’ailleurs. Les riches ils préfèrent les talents confirmés, quitte à leur faire faire n’importe quoi. Les pauvres ils préfèrent les copains, quitte à publier n’importe quoi aussi.
Alors faut se faufiler chaque jour entre la misère et la prétention mondaine. Pour un livre, une expo, le mieux c’est de faire le gros dos, d’appartenir à la maison, car le vrai pouvoir de la presse c’est la cooptation et la fornication. Machine, qui est la copine de Machin, journaliste chez Truc, qui veut pas se brouiller avec Bidule, qui est l’ami de Schmoll, ex-mari de Tartempion qui dîne chez Zozo, etc... Plus crapoteux tu meurs.
Je vais vous en raconter une bien bonne. Eh bien il y a même des journalistes de journaux de gauche mariés avec des journalistes de journaux de droite. Bon, droite-gauche, vous allez dire que ça veut plus rien dire, et bien là je vous suis plus.
Je vous promets qu’entre les jeunes filles de bonne famille des 17ème, 8ème, 9ème, 4ème, et les classes moyennes embourgeoisées de gauche qui se raccrochent à la TV, ça n’a rien à voir, même les voisins s’en aperçoivent. Bon allez, j’arrête, vous allez finir par voter Saint Karl, ou vous réfugier devant la télé.
Au Figaro, ils sont formidables. Leur première couverture avec un noir, c’était au lendemain de l’élection de Nelson Mandela. Au Pélerin on ne passe pas de photos de classe avec des petits beurs, ça fait trop école de banlieue. Le lecteur s’y retrouve pas dans « Notre temps » : les seules photos en noir et blanc sont de Doisneau, parce qu’autrement ça fait vieillot. Dans Jeune Afrique on paie à 90 jours, quand l’argent des ventes a traversé la Méditerrannée. Au Fig Mag, c’est tout juste si on fait pas des croquis des photos qu’on veut pour celui qui va appuyer sur le déclencheur. À VSD on veut du choc, avec des couleurs qui flashent, pour niquer Paris Match...
Partout ailleurs on a des habitudes et on se les garde. Quand on sature on se met en arrêt de travail. Ou on s’arrange pour déléguer à un stagiaire qui rêve d’être un jour embauché. La presse, où à longueur d’année on se gargarise de porter la bonne parole des droits de l’homme et des droits syndicaux, c’est pire qu’ailleurs. Messes basses dans les couloirs et ragots à n’en plus finir.
À part ça y a la vie, les oiseaux, les arbres, la mer, le soleil qui se couche sur Paris, les gens qui espèrent que les choses changent, les pauvres dont on parle que l’hiver, les pays dont on ne parle que quand il y a la guerre. Et puis les bilans économiques de la presse française qui va plutôt bien. Il y a que ceux qui la lisent, ou ceux qui la font par des contributions modestes, par petites touches successives qui, vous l’aurez compris, ne vont pas si bien.
Allez, je vous laisse. Sophie vient de m’appeler. Son mari part en reportage pendant une semaine. Je crois que je vais pas faire beaucoup de photos ces jours ci, ou alors de Sophie, et celles là, je vous promets que vous êtes pas prêt de les voir dans la presse.

Vos commentaires
# Le 23 janvier 2001 à 11:28, par Guillaume
Bon, je résume :
Conclusion : sur Internet, personne ne sait que vous êtes Pierre Madrid.
:o)
# Le 23 janvier 2001 à 13:55, par Phynette
Bon, c’est vrai ce que vous dites, mais c’est un peu dommage - pour une fois que Pierre Madrid (grand prix 2001 du pseudo le plus kitsch, entre parenthèses et haut la main) parle d’autre chose que de son nombril (il en parle aussi mais pas QUE de ça) et de ses déboires personnels, pour une fois que transparaît à travers ses écrits une vision synthétique et cohérente de l’ensemble qu’il décrit, pour une fois qu’il commence à nous apprendre quelque chose… je trouve qu’on devrait l’encourager à continuer dans cette voie.
Pierre Madrid se lâche enfin, et quand il se lâche ça lui réussit. Je note qu’il est beaucoup plus à l’aise quand il parle de la presse *en général* que quand il décrit les journaux un par un. Ca fait du bien de savoir qu’il est capable de dépasser ses mécontentements quotidiens pour nous faire sentir, à touches pas vraiment légères il est vrai mais tout de même justes, le pouls de toute une situation et de tout un monde. Je note aussi que dans ces conditions il se met à écrire avec davantage de style et de spontanéité. En résumé, il me semble que les journaux, pris individuellement, sont de peu d’intérêt. La presse en général, voilà qui est intéressant. Les journaux pris les uns par rapport aux autres, dans leur interaction, c’est même passionnant.
Bon, alors Pierre, mon avis perso-qui-n’engage-que-moi : bien que je n’aie pas été la dernière à râler sur vos éditos, des comme celui-ci, j’en veux bien d’autres.
# Le 23 janvier 2001 à 14:59, par Guillaume
Certes, certes, notre calimérotographe se laisse un peu moins allé à pleurer sur son sort, mais quand même, vous ne trouvez pas ça étrange, vous, un photographe qui écrit apparemment plus qu’il ne photographie ? Si au moins on pouvait les voir, ses photos !!
Moi, si j’avais le temps, je peux vous dire que je monterai un p*tain de site web de la mort avec mes quinze clichés noir-et-blanc dont je suis pas peu fier, et Dieu sait que je ne suis pas photographe professionnel !!!
Et pis, excusez-moi, mais dans son texte, Pierrot-Madrid enfonce pas mal de portes ouvertes (sur quoi ? Ben on se le demande...) : VSD contre paris-Match, le Figaro c’est des conservateurs... Parlez d’un scoop sociologique !!
Moi, si je dois encourager Pierrot - et je l’y encourage vivement - c’est de publier ses photos sur uZine, on pourrait juger sur pièces, et pis ça mettrait un peu d’images dans le dedans du poste, parce que à ce rythme, uZine, ce sera le Monde : des mots, des mots, des mots...
# Le 26 janvier 2001 à 14:38, par Helene
d’accord avec Guillaume, pour ce qui est des photos...on veut des preuves ! la presse cyber c’est pas fait aussi pour montrer ceux que les journaux genre Monde ne veulent pa nous montrer ?? (et je me demande aussi s’il est vrai que la petite voix de crecelle a un tel pouvoir de decision sur le fait de publier ou non telle image...bon, c’est toujours dictatorial une seule personne qui decide,non ?)
Eh Guillaume, t’as un site avec tes fotos splendides ou pas ?
# Le 1er mars 2001 à 10:00, par mict
C’est peut-être parce que t’es pas photographe professionel que tu mettrais tes photos sur le web, quitte à te le faire piquer par toutes les sociétés en mal d’illustration pour leurs rapports de fin d’année.
Si c’était to gagne pain, tu serais un peu plus prudent car on ne peut pas vendre ce qui a été donné. Mais bon, tu dois t’en foutre si t’as un salaire viré toutes les fins de mois, sinon, tu penserais un peu plus strategiquement.
# Le 13 février 2002 à 17:50, par Photoluc
Contrairement au message précédent, je pense que si Pierre Madrid ne montre pas ses photos sur Uzine, ce n’est pas par peur de se les faire piquer.
Je pense que c’est parce qu’il ne veut pas qu’on le reconnaisse dans la profession. De la même façon qu’il utilise un pseudo, il ne montre pas ses photos que certains directeurs photos pourraient reconnaître, et ainsi remonter jusqu’à lui.
# Le 13 février 2002 à 18:31, par ?
Tout a fait exact mon cher Luc. Pour vivre heureux vivont cachés.
Je n’ai pas dis mon dernier mot.
Bonne Route Photoluc
PM.